« Le Loud », bateau traditionnel tunisien venu de Kerkennah, restauré par une association de Sète

En 2024, l’association Voile latine de Sète et du bassin de Thau mettait à l’eau un loude, lancé dans les années 1990 sur les îles Kerkennah, en Tunisie. Il porte désormais la mémoire de ces bateaux de pêche traditionnels tunisiens, aujourd’hui disparus, mais aussi l’histoire personnelle de cette réplique, d’une rive méditerranéenne à l’autre.

Sur l’étang de Thau, au pied du mont Saint‑Clair, un voilier à la carène singulière, cingle dans les risées. Son petit mât d’avant, le trinquet, porte une voile latine, dont l’antenne ployée salue la Méditerranée. Son grand mât de 12 mètres, penché vers la poupe, surprend par sa quête. Il porte une voile carrée gréée au tiers, non pas à la façon des misainiers du Finistère : sa vergue retombe vers l’arrière. Cette aile taillée en circonflexe évoque les carèbes qui autrefois allaient et venaient sur la Grande Bleue. Ce voilier est un loude, digne représentant d’une lignée disparue de l’archipel de Kerkennah, en Tunisie. Ils ont servi pendant des siècles les commerçants, les pêcheurs d’éponges et de poulpes des hauts-fonds du golfe de Gabès. Le Loud fut construit à Kerkennah en 1994, restauré à Sète à partir de 2019 et remis à l’eau en 2024. Mais son histoire commence en 1992, quand un ancien thonier de l’île d’Yeu croisait dans les eaux tunisiennes.

Ce dernier suit alors la trace d’Ulysse, qui serait passé par Djerba dans des temps très anciens. À bord du navire, des éducateurs encadrent des jeunes en rupture avec un quotidien difficile. À l’approche des îles de Kerkennah, le nom de l’archipel intrigue les plus bretonnants de ce vagabondage. Les lieux s’avèrent être peuplés de pêcheurs et les adultes reconnaissent les avantages d’une communauté dénuée de superflu, muée par les traditions familiales et tournée vers la mer. Les jeunes ne seraient pas tentés de faire les poches aux touristes, il n’y en a pas. « On se disait qu’ils pourraient aller avec les pêcheurs », explique Robert Antraygues, sétois et instigateur de l’aventure.

Pour susciter des échanges avec ceux qui les accueillent, ces navigants, inspirés par le renouveau du patrimoine maritime des années 1990, veulent faire construire une réplique de voilier traditionnel. Les felouques les séduisent, mais Salah Ben Amor, artiste plasticien des îles, aiguille les férus de vieilles coques vers un autre type d’embarcation, le loude, dont une épave est conservée sous un appentis. Le grand-père de Salah Ben Amor pêchait sur ces voiliers avant qu’ils ne tombent en désuétude. Les œuvres vives, allongées sur près de 10,50 mètres, fleurent bon le goudron. « Le corps du bateau ressemble à un poisson », décrivait en 1882 Privat Arthur Hennique, officier de la marine. Un tirant d’eau faible (50 centimètres sur ces embarcations) comprend deux petites fausses quilles sous l’étrave et la proue. Sinon, le fond est presque plat, « il cale peu d’eau » précisait l’officier. Échoue sur les plages dans le jusant, le loude garde son assiette, et retrouve rapidement les eaux nacrées quand il est repris par le flot.

L’épave exposée s’avère être une relique historique. Robert Antraygues suivait Ulysse, mais rencontre une autre légende. Salah Ben Amor lui explique qu’elle aurait transporté Habib Bourguiba. Avant de devenir président de Tunisie, cet avocat plaidait pour l’indépendance du pays. Entre 1945 et 1947, il aurait rejoint la Libye en bateau, pour échapper aux autorités coloniales françaises.

Source : Ouest France